Martial Bourquin, le sénateur Peugeotdidacte qui parle des ouvriers

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Martial Bourquin, le sénateur Peugeotdidacte qui parle des ouvriers

Message  coal le Jeu 29 Jan - 12:52

Article fort intéressant ...

De la chaîne de l'usine à la chaîne parlementaire. Martial Bourquin est
maire d'Audincourt, sénateur du Doubs (PS); le tout après avoir
commencé sa carrière comme ouvrier chez Peugeot. La représentation
nationale est ainsi faite que le parcours étonne. Martial Bourquin
pourrait compter le nombre de parlementaires ayant un tel parcours sur
les doigts de mains qu'il a gardées fines, après 30 années à manier des
dossiers plutôt que des outils. Mais le cœur et le discours, eux,
disent ce que les paluches taisent. «Je viens de là, j'ai baigné dedans. Mon mandat, c'est de parler des miens.»





Dans une région très fortement touchée par la crise automobile, Martial Bourquin se débat. Localement, «avec une faible marge de manœuvre». Nationalement, au palais du Luxembourg, qu'il a visité pour la première fois lors de sa prise de fonction en septembre 2008. «Là, j'ai vraiment compris ce qu'étaient les ors de la République.»

A la cafétéria du Sénat, il parle très doucement, chuchote
quasiment. Très loin du cliché de l'ancien syndicaliste grande gueule. «Il est doux, attentif aux autres et séducteur», dit de lui Pierre Moscovici, député du Doubs. Par le passé, l'homme a pourtant rué dans les brancards.


Sur la sorte de CV
qu'il envoie pour se présenter, rien ne sert de chercher la case étude.
Issu d'une famille ouvrière, Martial Bourquin arrête les études à 14
ans et devient peintre en bâtiment. Lors d'un hiver trop rude, il
"candidate" chez Peugeot Cycle, à Beaulieu. «J'avais 18 ans, je rencontrai l'usine, les rapports sociaux. La CGT est venue à ma rencontre.»


Très vite, avec deux ou trois camarades, ils décident de faire grève
contre l'augmentation de la vitesse de la chaîne, et les pauses trop
rares. Premier combat, première victoire. Il devient délégué du
personnel, suit des cours syndicaux et adhère au PCF en 1973 «sur l'idée du programme commun». Parallèlement, il continue chez Peugeot à monter des moteurs et des garde-boue.


L'année 1976 est celle d'un grand conflit social sur les salaires.
L'usine est bloquée, 42 salariés sont licenciés pour occupation
illégale. La direction marchande: «On réintègre les 42... si Bourquin s'en va.» Il ne remettra plus les pieds à l'usine.


"Les ouvriers n'ont plus d'avenir"

En mars 2008, alors qu'il vient d'être réélu triomphalement maire
d'Audincourt au premier tour avec 78% des voix, devant ses électeurs,
ses premiers mots sont pour «Manu». Manu? Un jeune délégué CGT licencié
depuis peu de Peugeot Cycle pour des «motifs fumeux». Le maire prend la tête d'un comité de soutien. Quelques jours plus tard, Manu sera réintégré. Pour le maire, «il y a des problèmes sociaux graves et ce n'est pas en licenciant des délégués qu'on s'en sortira.»
Aujourd'hui comme en 1976.

Entre temps, Bourquin a pourtant fait du chemin. Après avoir pris des responsabilités syndicales, il a fait de même au PC. «Opposé à l'Afghanistan», «opposé à Marchais», «pour une évolution du PC à l'italienne», il sera exclu en 1987. «Je n'oublie pas que, dans un pays socialiste, ça se serait très mal passé pour moi.»

Il mettra une dizaine d'années de plus à rejoindre le parti socialiste, où il se sent bien, mais un peu seul: «Au PS, il n'y a pas de lien organique avec les salariés. Mauroy l'avait dit à Jospin: "Tu ne parles pas des ouvriers." Or
il y en a quand même 6 millions en France et ils ont beaucoup dégusté.
On ne peut pas les laisser en pâture à Le Pen ou Sarkozy.»


Si le sénateur-maire n'évoque pas une dégradation des conditions de
travail par rapport à son époque, il juge en revanche le désespoir plus
grand: «Baisse tragique du pouvoir d'achat; hausse de la précarité.
Les ouvriers payent le prix fort de la mondialisation. Mais surtout à
l'époque du taylorisme, on pouvait espérer évoluer, devenir agent de
maîtrise. Avec le passage à la robotique, le travail porte dorénavant
plus sur la maintenance, la surveillance, mais ne permet plus de
promotion interne car il n'y a plus de stratifications. Il n'y a plus
de perspective d'encadrement, de management. Le gouffre est trop grand
avec les gens hyper-qualifiés des départements recherche et
développement. Les ouvriers n'ont plus d'avenir.»


Le gouvernement et Marie-Antoinette

Le discours est un poil gêné. Poussé, le maire raconte ses visites en
écharpe tricolore aux salariés, son soutien occasionnel à des
grévistes. Martial est resté partial. Mais Martial ne part plus en
guerre: il négocie et préfère largement insister sur ce point, sur son
évolution politique et sa réputation de «bon gestionnaire»: «Audincourt a été élu deux foix ville la mieux gérée de Franche-Comté par le magazine Challenges», dit-il fièrement.


Il explique que, pour être élu sénateur dans le Doubs, il faut
convaincre aussi des élus de droite, vante son sens du compromis, et
répète plusieurs fois «Je suis vraiment un socialiste», comme
si quelqu'un en doutait, comme si parler des ouvriers rendait son
appartenance politique suspecte. Pour valoriser son réformisme, il
tient à préciser: «A chaque critique, il faut une proposition.»


Localement pourtant, et alors qu'«il n'y a jamais eu autant de problèmes sociaux»,
amortir la crise s'avère compliqué. Il a passé des consignes et demandé
les soutiens nécessaires pour qu'aucun enfant n'ait à renoncer à la
cantine pour des raisons financières. Il explique qu'il a maintenu et
même renforcé les investissements et les chantiers publics pour
soutenir l'activité.


Mais c'est nationalement qu'il tente de peser ou du moins de se faire entendre. Avec Pierre Moscovici, ils ont rédigé un mémoire où ils appellent au chômage technique plutôt qu'aux licenciements, à «mettre
les entreprises sous perfusion comme on l'a fait pour les banques.
Pourquoi ne pas geler les loyers des entreprises établies sur les
structures intercommunales? Pourquoi ne pas faire des crédits à 3,5%
pour l'achat d'automobiles?»
demande-t-il. «Il faut mettre les
fonds pour éviter le chômage. On a tendance à oublier qu'ensuite, un
chômeur coûte 20.000 euros par an à la société.»


Aux Etats généraux de l'automobile, «pas un mot n'a été consacré
au social, aux salariés. On a préféré parler de la suppression de la
taxe professionnelle, comme si la France pouvait devenir la Roumanie».
Au Sénat, il peste contre Luc Chatel qui déclare qu'«acheter une voiture est un acte citoyen». Et moque: «Marie-Antoinette suggérait aux affamés de manger de la brioche: c'est la même chose!»
avatar
coal

Messages : 2424
Date d'inscription : 23/02/2008
Localisation : l'Elysée, 55 rue du faubourg Saint-Honoré 75008 Paris

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum