Enquête sur la face cachée de l'empire Bolloré

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Enquête sur la face cachée de l'empire Bolloré

Message  coal le Lun 2 Fév - 21:01

Vincent Bolloré se serait sans doute passé de cette nouvelle
controverse. Il avait déjà censuré il y a quelques mois un article du Monde sur les violences policières dans son quotidien gratuit Direct matin, dans lequel Le Monde est actionnaire à 30%. Il vient de récidiver la semaine dernière, comme l'a dévoilé Rue 89,
en interdisant à la dernière minute la publication d' un article sur
les méthodes assez curieuses de la RATP pour pister les clients grâce à
la carte Navigo. C'est le type même de polémique qui agace le financier. Quoi qu'il en dise, il est très sensible à son image.


Il préfère que l'on parle de lui comme un nouveau conquistador, un
des entrepreneurs prêts à tout pour bousculer le jeu. L'image est
désormais ancrée dans les esprits. Il n'y a pas une semaine ou presque
sans que l'ombre de Vincent Bolloré ne plane sur le monde français des
affaires. Il semble toujours à l'affût, quel que soit le secteur
concerné.


En ce moment, il n'est question que de son attaque – imminente selon
certaines rumeurs – sur le groupe britannique de publicité Aegis, dont
il détient déjà 29%. Il y a quelques jours, on lui prêtait l'intention
de racheter l'hebdomadaire Le Point à François-Henri Pinault.
Dans le même temps, on parle de sa montée au capital de la société
italienne automobile Pininfarina, en difficulté depuis la mort de son
dirigeant. Auparavant, la presse avait écrit sur son ambition de
racheter TF1 à Martin Bouygues.


Rien ne paraît devoir arrêter Vincent Bolloré. Pourtant, à la lecture des comptes officiels de son groupe,
son appétit paraît démesuré par rapport à ses moyens. Il a un groupe
certes de taille honorable. Mais sa dimension financière ne paraît pas
être à la hauteur de ses projets affichés ou supposés. En 2007, le
groupe a réalisé un chiffre d'affaires de 6,3 milliards et un résultat
net de 322 millions d'euros. Au premier semestre de 2008, le groupe a
déjà été pénalisé par la crise : le résultat net a chuté de 61%, à 140
millions d'euros, en raison de la chute d'Havas où il est actionnaire à
hauteur de 32,8%.

Pas de quoi faire des folies donc. D'autant que sur les sept
activités du groupe (transports et logistiques, films plastiques et
batteries, papiers minces, distribution d'énergie, terminaux et
systèmes spécialisés, médias et télécoms et autres), seules les
branches transports et logistiques, distribution d'énergie, affichent
un résultat opérationnel positif (58 millions au premier semestre
2008).


Toutes les autres sont en perte. Et c'est sans compter les gros
paris sur l'avenir qu'a pris Vincent Bolloré en misant sur le
développement de la batterie électrique, le redressement d'Havas, ses
convoitises sur Aegis. Autant de chantiers qui amènent le groupe à
immobiliser plus de 1 milliard d'euros de capitaux.


En dépit de cette équation financière contrainte, personne néanmoins
ne remet en question les ambitions de Vincent Bolloré. Aveuglement
médiatique? Sans doute. Mais peut-être aussi le sentiment diffus que la
puissance du financier, qui s'est illustré ces dernières années par
quelques coups célèbres, est plus grande que celle affichée
officiellement. Sentiment plus que justifié. Il y a bien une face
cachée de l'empire Bolloré. Juste évoquée en quelques mots pour ne pas
donner l'impression du secret, mais en fait totalement obscure.

Entre Afrique et Luxembourg, Vincent Bolloré a bâti un deuxième
groupe puissant, discret et tentaculaire. Il lui permet de faire ses
coups financiers à l'abri des regards, de prospérer hors de nombreuses
contraintes fiscales et réglementaires et d'accumuler une richesse sans
proportion avec celle revendiquée. Voyage dans la zone offshore de
Bolloré.


L'écheveau Rivaud

Aux origines de cette fortune discrète, il y a l'empire Rivaud.
Puissance financière coloniale, propriétaire de millions d'hectares de
plantations en Afrique et en Asie, elle a au fil des décennies accumulé
des centaines de millions – des milliards aujourd'hui – dans les
paradis fiscaux les plus divers – Vanuatu, Guernesey, Jersey,
Luxembourg –, au travers d'un écheveau inextricable de sociétés en
autocontrôle, aux noms évoquant le passé colonisateur français :
Caoutchoucs de Padang, Forestière bordelaise, Terres rouges, Compagnie
du Cambodge, Sennah Rubber...




(Aperçu de l'empire Rivaud en 1992. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.)

Un empire tenu d'une main de fer par Jean de Beaumont et Edouard de Ribes. Dès
que l'on prononce leurs noms, les interlocuteurs évoquent la bonne
noblesse napoléonienne, le Bottin mondain, le Jockey Club et la
création du Club Interallié.


Ils oublient en revanche le trafic des piastres entre
la France et l'Indochine au début des années 1950, la collusion
continuelle avec les pouvoirs en place tout au long de la IVe
République, l'accueil dans leur banque des finances du RPR, et aussi
leur immense fortune, les liens très étroits avec certaines familles
italiennes très proches du Vatican et de sa banque, l'IOR (Istituto per
le Opere di Religione, institution pour les œuvres religieuses). A
l'abri des regards indiscrets, ils ont accumulé des centaines de
millions tirés des plantations asiatiques et africaines, avec l'appui
de la famille Fabri en Belgique, qui possède un tiers de l'empire.


Tous ceux qui ont essayé de s'approcher de Rivaud, d'en prendre le
contrôle, s'y sont cassé les dents, d'Edouard Stern et Philippe Jaffré
à Giancarlo Parretti, l'homme d'affaires italien au cœur d'un des plus
gros scandales du Crédit lyonnais. Même des membres de la famille
Rivaud ont été partiellement dépouillés par les deux hommes, les seuls
capables de s'y retrouver dans le dédale des participations (lire notre
article "A la recherche de l'héritage perdu").


Tous ont échoué donc, sauf un : Vincent Bolloré. Invité en 1987 par
les deux dirigeants à entrer au capital comme actionnaire très
minoritaire de quelques sociétés Rivaud (Artois, Socfin et Terres
rouges) pour défendre le groupe contre les attaques des banques Stern
et Duménil Leblé, il n'a jamais lâché sa proie depuis. Même au temps de
la quasi-faillite de son groupe en 1994, il n'a pas envisagé de se
défaire de ses participations dans Rivaud. Là était sa fortune. Il le
savait.



Après des années de patience, l'heure de la récompense sonna. En
1996, la banque Rivaud, plaque tournante financière du dispositif mis
en place par Jean de Beaumont et Edouard de Ribes, est ébranlée : un
contrôle fiscal a mis en lumière un dispositif d'évasion fiscale en
Suisse pour les fortunes du Sentier et d'ailleurs. Dans le même temps,
la justice enquête sur son rôle dans des financements occultes à
destination d'administrateurs judiciaires. Enfin, la Commission
bancaire s'inquiète de sa solidité financière et de son soutien hors de
proportion à la compagnie aérienne Air Lib, en quasi-faillite.


Vincent Bolloré souffle alors sur les braises. Au conseil, comme
dans les médias, il prédit la catastrophe bancaire. La banque est
perquisitionnée, de nombreux documents sont envoyés aux juges.
Présentée comme la banque du RPR, la banque voit sortir dans la presse
les comptes de certains clients dont celui d'Alain Juppé, alors premier
ministre. En septembre, tout est consommé. Vincent Bolloré a pris le
pouvoir et s'est installé dans la banque. (Pour le récit complet de cet
assaut, lire le livre de Renaud Lecadre et Nathalie Raulin, Enquête sur un capitaliste au-dessus de tout soupçon.)


Des structures illisibles

A peine installé, Vincent Bolloré se livre à un grand exercice de
communication. Il présente le groupe Rivaud, donne une estimation de sa
valeur aux alentours de 10 milliards de francs et promet une
simplification du groupe. « Il va falloir faire l'inventaire et mettre de l'ordre. Il y a au moins pour trois ans de travail », assure-t-il alors. Normalisation et transparence sont à l'ordre du jour, affirme-t-il.


Dans un premier temps, les opérations lancées par Vincent Bolloré
paraissent s'inscrire dans ce programme. L'homme d'affaires vend Air
Lib à British Airways, se débarrasse de la banque Rivaud et surtout de
l'encombrante banque suisse, la banque d'investissements privés (BIP)
au centre de plusieurs instructions judiciaires. Il cède des
plantations en Asie, de l'immobilier à Paris. Le recentrage avance,
permettant au groupe d'annoncer à chaque cession des dizaines voire
quelques centaines de millions d'euros de plus-values. Il charge même
la banque Lazard, qu'il a attaquée quelque temps auparavant, de l'aider
à la simplification.


Aujourd'hui, les bonnes intentions paraissent évanouies. En douze
ans, l'architecture du groupe Rivaud a à peine été modifiée,
s'accrochant juste par quelques points de passage à celui de Vincent
Bolloré. L'homme d'affaires s'est glissé sans peine dans les anciennes
structures, découvrant à son tour tout l'intérêt de l'autocontrôle et
des places financières discrètes.


« Si Vincent Bolloré n'a pas simplifié l'héritage de Rivaud,
c'est qu'il y trouve son intérêt. Le maintien en l'état lui permet
d'éviter de dédommager les minoritaires. Et puis la complexité est un
moyen pratique de décourager les curieux. Qui ira voir ce qui se cache
derrière ses dizaines de sociétés ?»
note un avocat d'affaires qui a eu à se pencher dans le passé sur l'empire Bolloré.




(Organigramme simplifié du groupe Bolloré. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.)

De fait, comment s'y retrouver dans cet ensemble touffu? La
présentation qu'en donne le groupe n'est qu'un pâle reflet de
l'ensemble. Bolloré aujourd'hui, ce sont des dizaines de sociétés et de
filiales dans le monde. Une petite partie est installée en France, un
certain nombre en Afrique pour les besoins de ses activités portuaires,
logistiques et agricoles, et un bon paquet ailleurs en Europe, avec une
nette préférence pour le Luxembourg (lire ici la liste des sociétés consolidées du groupe. Il y en a six pages).


Certaines ont été reçues par héritage, si l'on peut dire, d'autres
sont de création récente, comme Swan, Cormoran ou Carlyle
investissement. Vincent Bolloré assure que cette dernière accueille
juste des participations pour ses bateaux. La ressemblance avec un
autre groupe Carlyle, un fonds américain redouté, très proche de la
famille Bush et qui s'est illustré dans certaines affaires avec la CIA,
est cependant frappante. D'autant que l'antenne européenne de ce fonds
est aussi au Luxembourg.


Tout fonctionne en circuit fermé. Aux conseils d'administration, on
retrouve la même poignée d'hommes, cinq ou six, contrôlant l'ensemble
de la pyramide. Le même homme, Daniel-Louis Deleau, installé au
Luxembourg, supervise toutes le structures, accomplit les démarches
administratives, signe les procès-verbaux d'assemblée et les chèques
depuis plus de vingt ans.


A la base, il y a des structures opérationnelles. Elles ont une
activité, des employés, un chiffre d'affaires et des bénéfices. Mais
elles ne conservent quasiment rien pour elles. Tous les flux de
trésorerie, les bénéfices sont centralisés par la suite dans
différentes structures (Financière du Champ de Mars, Plantations de
terres rouges, Socfinal, Nord Sumatra, etc.). Ce sont des sociétés de
portefeuille qui n'ont parfois aucun chiffre d'affaires, pas de
salariés, de multiples dividendes et des réserves de capitaux
prolifiques, le tout bénéficiant de grandes largesses fiscales.


Combien cet ensemble pèse-t-il ? Peut-être 5, peut-être 10 milliards
d'euros, peut-être plus, En tout cas, pas dix milliards de francs (1,5
milliard d'euros), comme l'avait annoncé Vincent Bolloré en 1996. Il y
a des actifs partout, parfois inscrits à leur valeur historique des
années 1950 ou avant. Il y a des réserves partout. Tout en se moquant
des « petites caisses » du comte de Ribes, Vincent Bolloré en a
repris l'usage. La Financière du Champ de Mars (ex-Socfin) a plus de
deux milliards d'euros de réserves, Plantation des terres rouges 500
millions, sans compter les dizaines de millions accumulées ici et là
dans des structures pratiquement sans aucune dette.

Contrôler les flux d'argent paraît presque impossible. Les
participations se croisent, se recroisent. L'autocontrôle est à tous
les étages: Plantations des terres rouges détient 61,7% de Cambodge,
qui détient elle-même 36% de Moncey, qui détient 42% de Financière
d'Artois, elle-même actionnaire à hauteur de 22% de Plantations des
terres rouges. Ainsi de suite. Les dividendes circulent d'une structure
à l'autre, reviennent, se perdent. Le tout est illisible.




http://www.mediapart.fr/journal/france/230608/affaires-africaines-la-justice-enquete-sur-le-groupe-bollore


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